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     Graines d'histoires

La disparition


A partir de la consigne d'un concours d'écriture (auquel je n'ai pas participé)




Ecrire une nouvelle avec comme incipit:

"La pluie tombait goutte à goutte, inlassablement, monotone, depuis sept jours consécutifs."

6300 signes min- 7300 max




La pluie tombait goutte à goutte, inlassablement, monotone, depuis sept jours consécutifs.


La terre détrempée, lourde et épaisse, collait aux sabots des chevaux et aux bottes des hommes. Le ciel bas et plombé teintait de gris tout être et toute chose.

Les foins allaient être plus difficiles à couper.

Jeanne, accoudée à la fenêtre, les yeux perdus sur cet horizon dénué de lumière, à l’aune de son avenir, laissait son esprit vagabonder et se dissoudre dans l’air humide, mêlé à la fumée dense de sa vieille pipe en terre cuite.


Où était-il ?


Martin était absent depuis déjà 6 jours.

Envolé, disparu.

Sans aucune explication, sans raison.

La pluie était arrivée et lui s’en était allé.

Jeanne s’interrogeait sur cette corrélation mais en était-ce vraiment une?

Et auquel cas, pourquoi ?


Au réveil, en ce pluvieux mardi 7 août, toujours pas d’odeur de café montant jusqu’à l’étage comme à l’accoutumée, toujours pas de Martin attablé près du poêle à bois réchauffant l’unique pièce du bas.

Pas un bruit. Rien. Personne.

Juste ce silence abyssal, ce vide intersidéral.


Où était-il ?


La veille de sa disparition, rien de particulier ne s’était passé.

Ni même les jours d’avant.

Rien, à ses yeux ne pouvait expliquer cette absence.

Aujourd’hui n’était rien d’autre qu’une itération d’hier et de demain.

Ils étaient aussi heureux que possible même si, comme leurs parents avant eux, ils avaient toujours du mal à joindre les deux bouts mais l’essentiel était ailleurs ; comme on dit, l’argent ne faisant pas le bonheur, ils s’aimaient et cela seul importait.


Martin s’occupait des bêtes, 3 vaches, 2 moutons 1 âne et quelques poules, et labourait le champ pendant que Jeanne tenait les rênes de la maison et s’occupait du potager.

20 ans déjà qu’ils étaient passés à l’église pour recevoir les saints sacrements du mariage.

Vivant bon an mal an en autarcie, ils s’en sortaient même si, loin s’en faut, ils ne faisaient pas bombance, ils ne crevaient pas de faim non plus.

Les distractions étaient rares dans ce village isolé du reste du monde mais autochtones depuis des générations, l’ailleurs leur étant totalement étranger, ils s’en contentaient.


Jeanne ne savait ni lire ni écrire.

Quant à Martin, bien que son père eut commencé à lui transmettre quelques notions de lecture, le pauvre homme avait été emporté en quelques jours par un mal inconnu.

Mais nul besoin de savoir lire et écrire pour labourer les champs ou traire une vache. Ni même pour s’aimer. La vie passait, douce et tranquille, jusqu’à ce matin du 1er juillet 1914.


A 16h ce jour-là, la cloche de l’église avait sonné bien plus que d'ordinaire.

Et Jeanne ne savait pas pourquoi.

Pouvait-il y avoir un rapport quelconque avec l’absence de Martin ?

 

Où était-il donc ?


Malgré la pluie incessante, Jeanne revêtit sa vieille cape pour se rendre jusqu’à l’étable. Pas de Martin. Vérifier au poulailler, pousser jusqu’au champ détrempé…

Toujours pas de Martin.

Peut-être descendu au village voisin visiter sa mère grabataire ?

Ou chercher quelques nouvelles semences à planter ?

6 jours qu’elle parcourait la ferme en tous sens, qu’elle vérifiait et revérifiait au cas où. Ne jamais renoncer, ne pas baisser les bras même si en son for intérieur elle n’y croyait déjà plus.

Tout ça n’avait aucun sens.

Désemparée, Jeanne tournait en rond et se rongeait les sangs.

Attendre.

S’occuper et attendre.

Récurer la masure du sol au plafond même si celle-ci était déjà impeccable car Jeanne mettait un point d’honneur à garder ces lieux dans un état de parfaite propreté.

Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place.

Gare à Martin si d’aventure il oubliait de retirer ses sabots tous crottés en rentrant.

L’éducation stricte et autoritaire de sa mère avait laissé son empreinte.

Toutes ces injonctions maternelles étaient respectées à la lettre sans que jamais Jeanne ne s’interrogea sur leur bien-fondé.

Tenir sa maisonnée toujours propre et soignée.

Être une bonne cuisinière (le secret pour garder son homme d’après sa mère), se soumettre au devoir conjugal sans rechigner et travailler dur sans jamais se plaindre.

C’était ainsi et pas autrement.


Heureusement, face à cette sécheresse de cœur et d’esprit il y avait eu son père, plus enjoué et débonnaire, qui s’autorisait parfois quand elle était petite et quand sa femme n’était pas là, à la faire sauter sur ses genoux, ce qui la faisait rire aux éclats.

Puis, devenue femme, leur complicité et leur attachement respectifs ne se manifestaient plus que dans l’échange de leurs regards.

Surtout ne pas laisser place aux commérages, à la controverse, ne pas donner de grain de moudre au qu’en dira-t-on qui pouvait s’enflammer à tout moment et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

Pas de gestes, pas de baisers, rien qui ne puisse faire jaser dans les chaumières.


A cette époque et en ce lieu, les démonstrations affectives étaient mal vues et surtout vite et mal interprétées qui plus est quand on était fille unique.

Tout était prétexte à jaser, à médire, à juger.

Les mentalités obtuses, binaires, dressaient un mur infranchissable pour qui n’était pas à leur image.

Et l’image d’une famille comme il faut était une épouse sage et taiseuse, un mari autoritaire et droit dans ses bottes et une marmaille en nombre suffisant dotée d’autant de bras que nécessaire et marchant au pas.

Pour le coup, Jeanne et sa famille n’avait jamais cocher les bonnes cases comme si chez eux, tout était cul par-dessus tête. A jamais impardonnable !


Perdue dans ses réflexions, refuge fugace mais néanmoins salvateur, Jeanne n’avait pas vu l’heure tourner.

La lumière, si pauvre fusse-t-elle, laissait lentement place au crépuscule.

Ce moment étrange entre chien et loup où le jour peu à peu s’efface sans qu’encore la nuit ne le remplace.

Le 7ème jour d’absence touchait à sa fin et toujours pas de Martin à la maison.

Une boule au ventre qui ne cessait de croitre au fil du temps qui passe, le corps lourd, la tête dans un étau, Jeanne alternait entre des épisodes d’hyperactivité pour combler l’attente et d’apathie totale. La peur et la tristesse se disputaient à la colère la laissant démunie et impuissante.


Où était Martin ?


Epuisée, Jeanne finit une fois de plus par s’endormir sur le vieux fauteuil près de l’âtre, rêvant au retour imminent de son homme.


Mais Martin ne réapparu jamais plus.

Ni le lendemain, ni les jours suivants.

Personne ne l’avait vu, personne ne savait quoique ce soit. Comme s’il n’avait jamais existé.

Un mirage, un fantôme.


Jeanne ne se remit jamais de cette disparition.

Chaque jour un peu plus repliée sur elle-même, elle marmonnait des phrases inintelligibles jusqu’à en perdre la raison.

Elle courait dans les ruelles en criant son nom, soupçonnait chaque voisin d’être coupable de l’avoir occis ou complice de son départ inopiné, de le cacher ou de tout autre délire issu de son cerveau malade.

Peu à peu elle perdit pied et, coupée du réel, sombra dans la folie.


Pendant ce temps, le monde continuait de tourner et la grande guerre venait d’éclater.

 

 

 

 

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  Marie  Wermuth

 

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